A l’occasion de la Conférence internationale sur la « Transformation digitale : entre régulation et compétitivité », tenue Mercredi 9 novembre 2022 à Marrakech, Abdellatif Jouahri, Wali de Bank Al-Maghrib, a dressé un diagnostic sur la transformation digitale et la promotion de la concurrence dans le secteur bancaire.

Transformation des modèles d’affaires

Selon le patron de la Banque centrale, le secteur bancaire a été l’un des précurseurs en matière de transformation digitale. Les banques ont entamé, depuis déjà plusieurs années, leur transformation vers le digital, en adaptant leurs processus pour répondre aux besoins pressants d’instantanéité et de rapidité de leurs clients. On assiste également à une transformation des modèles d’affaires avec l’émergence de nouveaux acteurs comprenant les Fintech mais également les opérateurs télécoms et les Bigtech qui se basent généralement sur des modèles ayant des contraintes réglementaires moins rigides que la Banque classique.

Pour Abdellatif Jouahri l’introduction de ces services innovants participe à la stimulation de la concurrence et favorise une plus grande diversité de l’offre et une réduction des coûts au bénéfice du consommateur. Mais elle induit aussi des risques liés notamment à la stabilité financière, à la protection des consommateurs, au blanchiment des capitaux et au financement du terrorisme ou encore à la cybersécurité.

A l’échelle internationale, la transformation digitale dans le domaine bancaire et financier appelle à une concertation entre les régulateurs et les autorités compétentes afin de pouvoir concilier entre les avantages que cette transformation présente et la maîtrise des risques qu’elle induit.

Dans ce sens, le « Programme Fintech de Bali » , mis au point par le FMI et la Banque mondiale en octobre 2018, vise à aider les pays membres à tirer parti des avantages et des possibilités des progrès rapides de la technologie financière tout en gérant les risques inhérents et édicte des recommandations pour le renforcement de la concurrence et l’engagement en faveur des marchés ouverts, libres et contestables.

Aussi, la technologie financière dans le secteur bancaire pourrait, selon le Comité de Bâle induire des transformations de différentes formes.

D’un côté, les banques établies pourraient continuer de dominer le secteur, proposant un meilleur service à leurs clients grâce aux avancées issues des innovations technologiques. D’un autre côté, ces acteurs historiques pourraient voir leur situation bouleversée par l’arrivée de nouveaux entrants plus agiles et plus prompts à adopter les innovations de technologie financière qui répondent aux besoins des clients.

Selon ce Comité, précise Jouahri, les scénarios disruptifs semblent improbables. Les scénarios « Morcellement du paysage bancaire » et « Meilleure banque » demeurent les plus susceptibles de se réaliser. Ils se caractérisent principalement par des banques établies qui adoptent le numérique et se modernisent afin de protéger leurs relations client et leurs services bancaires de base et l’émergence de nouvelles entreprises proposant des services de niche spécialisés, sans nécessairement concurrencer les acteurs historiques dans le contrôle de l’ensemble de la relation client. Indépendamment du scénario, les nouveaux acteurs du marché renforceront la concurrence dans ce domaine en proposant des offres à des tarifs concurrentiels répondant aux besoins de la clientèle. « Une concurrence que nous devons encourager au profit du consommateur des services financiers », estime la Wali de BAM.

Cap sur la promotion de la concurrence

En ce qui concerne la promotion de la concurrence dans le secteur bancaire, cet aspect est pris en compte par Bank Al-Maghrib dans le cadre de son rôle de régulateur et se reflète à travers l’application des mêmes règles à tous les acteurs, sans différenciation entre les statuts des actionnaires (public ou privé, marocain ou étranger) et l’ouverture du secteur bancaire à de nouveaux acteurs, en particulier, les banques participatives et les établissements de paiement et le lancement prochain de l’activité de financement collaboratif ou « crowdfunding », ce qui présente l’avantage de renforcer l’offre de produits et l’inclusion financière.

L’analyse de la concurrentiabilité du secteur bancaire a fait d’ailleurs l’objet d’une étude diligentée par le Conseil de la concurrence en 2013, qui a démontré l’existence d’une concurrence effective entre les opérateurs, encouragée par le potentiel de bancarisation additionnelle, l’amélioration de la transparence en matière d’informations, la forte capacité d’innovation des banques et la politique ambitieuse d’inclusion financière engagée.

A ce titre, Bank Al-Maghrib a œuvré à la levée des barrières pour l’accès aux services bancaires à travers notamment l’adoption avec la profession bancaire de la gratuité d’une sélection des services bancaires usuels. Bank Al-Maghrib a également encadré la mobilité bancaire pour faciliter aux clients la décision de changer de banque.

La transparence des services bancaires sera renforcée par le lancement du comparateur des tarifs bancaires et des dates de valeurs

Le renforcement de la transparence des services bancaires est également une préoccupation permanente. A ce niveau, la Banque a introduit des exigences ayant trait à l’affichage des conditions appliquées aux opérations bancaires, à la transmission des relevés bancaires à la clientèle, à la communication annuelle du récapitulatif des commissions prélevées et à l’information des entreprises sur leurs demandes de crédit.

Cette transparence sera renforcée davantage par la mise en place par le secteur bancaire sous l’égide de Bank Al-Maghrib d’un comparateur des tarifs bancaires et dates de valeurs facilitant à la clientèle le choix de la banque qui répond le mieux à leurs besoins.

Le digital au cœur du plan stratégique de BAM

Selon Jouahri, Bank Al-Maghrib a mis le digital au cœur de son dernier plan stratégique 2019-

“Ceci concerne aussi bien la transformation de nos processus et activités internes, notamment à travers un travail de réingénierie et une exploitation avancée des données, que l’évolution de notre rôle en tant que régulateur dans la digitalisation des services financiers et l’émergence d’un écosystème Fintech.

En tant que régulateur, il nous appartient d’accompagner la transformation digitale du secteur bancaire, tout en veillant à identifier et répondre aux enjeux y afférents en termes de gestion des risques, de stabilité financière et de protection des consommateurs”, indique le responsable. Dans ce cadre, la Banque Centrale a entrepris plusieurs initiatives en collaboration avec ses partenaires

Elle a créé un « One Stop Shop Fintech » ayant pour mission d’accompagner les fintechs sur les aspects liés à la réglementation bancaire et un « Lab Innovation » permettant d’expérimenter les solutions proposées par les fintechs en relation avec ses activités.

La Banque a également intégré le réseau d’Innovation International de la Banque des Règlements Internationaux, instauré en janvier 2021, et participe aux groupes de travail traitant des aspects liés (1) à l’Usage des technologies innovantes en matière de Supervision et de conformité Réglementaire (les Suptechs et les Regtechs), (2) aux Infrastructures des Marchés Financiers Nouvelle génération, (3) à la Monnaie Digitale de Banque Centrale et (4) à la Cyber-sécurité.

Bank Al-Maghrib a également mené, en collaboration avec ses partenaires, plusieurs chantiers visant à renforcer les leviers de développement de l’écosystème des Fintech et plus largement à la digitalisation des services financiers.

Il s’agit en particulier de la contribution à la mise en place du système d’authentification et d’identification en ligne des usagers des services bancaires via le système du tiers de confiance national, dont la convention cadre a été signée la semaine dernière avec la DGSN, la CNDP et le GPBM, l’encadrement du recours au Cloud et le développement des services de confiance numérique.

La réflexion lancée sur l’émission potentielle d’une Monnaie Digitale de Banque Centrale

« Nous avons également engagé, dans le cadre d’une commission nationale regroupant l’ensemble des parties prenantes, le chantier de préparation de l’encadrement juridique des crypto-actifs et lancé la réflexion sur l’émission potentielle d’une Monnaie Digitale de Banque Centrale. Ces chantiers sont de nature à favoriser l’innovation et la concurrence au sein du marché », a rappelé le Wali de BAM.

Par ailleurs, une nouvelle dynamique de marché est attendue avec l’introduction prochaine de l’Open Banking qui constitue un puissant levier de l’innovation et de la recherche et développement dans le domaine bancaire.

Concernant les risques et particulièrement les cyber-risques qui sont exacerbés par la digitalisation, Bank Al-Maghrib a édicté deux directives régissant la réalisation des tests d’intrusion des systèmes d’information et le recours au Cloud public par les établissements de crédit et a renforcé la coopération avec la DGSSI pour une meilleure gestion de ces risques.

Au plan interne, nous avons aussi adopté une approche globale de sécurité impliquant à la fois les individus, les processus et la technologie à travers l’adoption d’un cadre de gouvernance de la cybersécurité basé sur un référentiel international et la mise en place d’un CERT (Computer Emergency Response Team : Centre d’alerte et de réaction aux attaques informatiques) pour prévenir, détecter et réagir aux cybermenaces selon une approche par les risques.

Enfin, la stratégie Data de Bank Al-Maghrib, lancée en 2021, a positionné l’amélioration de la gestion et la gouvernance de la donnée en tant qu’actif stratégique dans un dispositif global qui favorise la transparence sur les données et statistiques qu’elle produit, facilite l’accès à ces données au profit de son écosystème et stimule la compétitivité entre les différents acteurs à travers une exploitation efficiente de ces données.

Il faut accompagner les innovations

Pour Jouahri, encourager l’innovation et l’utilisation des technologies numériques comme moteur de croissance pour créer des marchés florissants est devenu un facteur de compétitivité à l’échelle mondiale.

« En tant que régulateurs, nous devons accompagner ces innovations tout en veillant à ce qu’elles soient développées de manière responsable afin de protéger la société et de faire respecter les droits des citoyens. », souligne le patron de la Banque centrale.   Parvenir à cet équilibre est un enjeu majeur qui requiert l’adoption d’approches réglementaires proportionnées et agiles, en simplifiant les procédures et en offrant clarté et confiance aux entreprises et aux consommateurs, ainsi qu’une collaboration et une coordination étroites entre les régulateurs au niveau des pays et à l’échelle mondiale.

Bank Al-Maghrib et le Conseil de la Concurrence se sont bien engagés dans cette voie. La concertation entre nos deux institutions, consacrée à la fois au niveau de la loi n°20-13 relative au Conseil de la Concurrence et de la loi bancaire a été renforcée avec la conclusion, en janvier 2020, d’un accord de coopération qui fixe le périmètre de collaboration et d’échange d’informations et prévoit un cadre de concertation et d’échange d’expertises dans les domaines d’intérêt commun.

 Dans le même sens, Bank Al-Maghrib a également multiplié les accords de coopération avec des autorités de régulations et des institutions nationales telles que la CNDP, l’ANRT, l’ANRF, l’AMMC, l’INPPLC, la DGSN, l’Office des changes, l’Administration de la Douane et plusieurs banques centrales à l’échelle internationale

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